Communiqué de presse

C’est plein d’hommes. De poils, de couilles, de bites tendues et fatiguées, de fesses galbées, de moustaches bien taillées. De slips remplis de désir. D’hommes rouges, noirs, marronnés et beigées. Comme une note qui se répète, on retrouve ces joues rosées de plaisir qui laissent transparaître une certaine chair. Le signe distinctif d’une communauté de b.r.aises. Des bras retiennent un amoureux, une bouche enfourne un gland gonflé, une autre relâche un nuage. Ça explose d’envie comme leurs chemisettes sous la pression des biceps. 

 

Please Adjust Your Dress Before Leaving, c’est chez Victor Hugo, dans une page des Misérables – la 182 –, que Soufiane Ababri a emprunté cette phrase pour en faire le titre de son exposition. A l’origine, elle était inscrite dans les toilettes publiques de l’Angleterre victorienne dédiée à la gent masculine. C’était un rappel, une invitation à se revêtir « correctement » avant de retourner « en société ». Dans Les Misérables, elle est employée autrement, pour critiquer ceux qui ont le privilège de faire ostensiblement montre de leurs victoires et autres faits d’armes. Ici, elle se transforme en injonction contrariée. 

 

Dans l’exposition : deux paravents se dressent et offrent des espaces qui rendent possible « l’ajustement » – du regard –. Leur face cachée affiche des scènes de tendresse masculine à une échelle rare pour Soufiane Ababri. Au-delà de leur fonction de découpage spatial et du changement de positionnement face aux œuvres qu’ils permettent, ces paravents font également référence aux Paravents (1961) de Jean Genet. La partie « publique » des paravents de Soufiane montre d’ailleurs des gants qui flottent, certains remplis de ce qui pourrait s’apparenter à de la paille : une référence directe à une scène de la pièce. Lorsque celle-ci est jouée pour la première fois en 1966 au Théâtre de l’Odéon, la critique qu’elle porte sur l’action de l’armée française en Algérie est vivement condamnée. 

Dans Rave Under Pont de Clichy (2026), que l’on pourrait aussi lire « Rêve » Under Pont de Clichy, Soufiane Ababri ancre une scène collective – parodie d’une fête champêtre – à l’endroit même où des Algériens qui manifestaient pacifiquement pour l’indépendance de l’Algérie ont été massacrés par la police de Maurice Papon. C’était la nuit du 17 octobre 1961, année durant laquelle Genet écrit Les Paravents. Le dessin fait s’entrechoquer des scènes pornographiques, l’arrestation d’Algériens, une manifestation de femmes voilées en talons, un cracheur de feu, un jongleur, ainsi qu’un père qui protège son enfant. Tout cela sur fond d’herbe, de superposition de tapis et de pastèques. Pour ce dessin, Soufiane a réuni un ensemble d’images aux sources variées : site pornographique fétichisant et essentialisant (Cité Beur), images d’archives (pour l’arrestation) et photojournalisme (pour la photo de Jamal al-Durrah qui protège son fils derrière un bidon en Palestine). 

Au premier plan, un peintre, face à la scène, s’apprête à représenter ce qui se joue devant lui. En est-il seulement capable ? Ou est-il voué à reproduire des images orientalisantes de ce qu’il ne connaît pas ? C’est la question que pose une autre oeuvre, A Quiet Moment of Opposition to our Elders, at the Park (2026) où les deux protagonistes, allongés – la position qu’adopte Soufiane pour dessiner – sont à l’étude. Nus, ils mettent en perspective les écrits de Pier Paolo Pasolini sur l’Erythrée, qui, malgré sa radicalité, a aussi posé un regard colonial sur les corps noirs. Il ne s’agit pas pour autant de le condamner, comme le titre de l’œuvre le fait comprendre. 


Tout comme les paravents ont la capacité de se déplier pour changer la configuration d’un espace, les dessins de Soufiane Ababri offrent des réagencements permanents. Des réagencements historiques et généalogiques, notamment. 

Avec Nicolas Abdallah Mouffarège, d’après Peter Hujar (2026), il dessine une figure trop peu connue de l’histoire de l’art de la seconde moitié du XXème siècle – parce que trop gay, trop arabe, trop malade – et le replace sur un kilim – tapis traditionnel perse et turque –, pour lui faire retrouver une appartenance qu’on lui avait refusé. Self-Portrait as an Artist  (2026), c’est Soufiane qui, cette fois, prend l’appareil photo. Si une scène de cruising dans des toilettes publiques aux murs jonchés de références à une culture gay décentrée [voir Brother to Brother (2004) de Rodney Evans] se joue en face de lui, son appareil pointe toutefois sur l’eau qui inonde le décor. Décor auquel se fond l’artiste même par un jeu de glissement du motif de carrelage sur sa chemise : il abolit la distance même inhérente à toute représentation. Tout comme il abolit la distance entre le support de ses œuvres et son corps lorsqu’il dessine. 

 


Cédric Fauq

 

Soufiane Ababri (1985, Rabat) vit et travaille entre Tanger et Paris. Il a eu des expositions individuelles dans plusieurs pays, notamment Their Mouths Were Full of Bumblebees But It Was Me Who Was Pollinated, The Curve - Barbican Centre, (Londres, 2024), In An Instant The Magician Had Conjured A Dove From His Hat, THE PILL® (Istanbul, 2023); NON MERCI !!!, Dittrich & Schlechtriem (Berlin, 2022); Bunch of Queequeg, Praz-Delavallade, (Los Angeles, 2021); YES! AÏ AÏ AÏ AÏ AÏ AÏ AÏ ... AM, Mendes Wood DM, (Bruxelles, 2021); A Circus Act Behind Bars of Lilac And Blood, Kulte Art Center (Rabat, 2020); Tropical Concrete Gym Park, Glassbox (Paris, 2020) et Memories Of A Solitary Cruise, THE PILL (Istanbul, 2019). Son travail a été présenté dans des expositions collectives institutionnelles telles que The Artist is Naked, Kunstpalais Erlangen (Erlangen, 2025);  Who’s Afraid Of Stardust? Kunsthaus Nürnberg (Nurenberg, 2023); Every Moment Counts, Henie Onstad Kunstsenter (Oslo, 2022); Queering The Narrative, Neuer Aachener Kunstverein (Aix-la-Chapelle, 2022); Trilogie des cendres, FRAC Pays de la Loire (Carquefou, 2022); Habibi, les révolutions de l’amour, Institut du Monde Arabe (Paris, 2022); Attention, International Festival For Contemporary Art (Glasgow, 2021); Welcome Home Vol.II, MACAAL (Marrakech, 2020); Lignes de vies - Une exposition de légendes, MAC VAL (Vitry, 2019) et Par amour du jeu, Magasins Généraux (Pantin, 2018). Son travail fait partie des collections privées et publiques du FRAC Poitou-Charentes et du FRAC Pays de la Loire ; du MACVAL ; de Museum of African Contemporary Art Al Maaden au Maroc et de X Museum à Beijing.

 

 

Œuvres